Je vais probablement dire quelque chose qui risque de ne satisfaire complètement aucun des deux camps : je comprends les personnes qui trouvent aujourd’hui Léna Situations déconnectée de la réalité, mais je comprends aussi parfaitement celles qui continuent de l’adorer et de regarder ses contenus avec autant de plaisir qu’avant.

Parce qu’à mon avis, le véritable sujet n’est pas de savoir si Léna Situations est devenue « trop riche », si elle devrait dépenser moins ou si elle a encore le droit de montrer son quotidien. Le phénomène est beaucoup plus intéressant que ça, particulièrement lorsqu’on l’observe sous l’angle de la communication et du marketing.

Le véritable sujet, c’est son storytelling. Ou plutôt ce qui arrive à un storytelling construit pendant des années sur la proximité lorsque la personne qui le porte connaît une telle réussite que son quotidien finit naturellement par ne plus ressembler à celui de son audience.

Et, quelque part, c’est probablement l’un des plus beaux problèmes que puisse rencontrer un créateur de contenu.

Cela fait dix saisons que Léna Situations donne rendez-vous à sa communauté pendant le mois d’août avec ses désormais célèbres Vlogs d’août. Cette dixième édition sera également la dernière, et pour clôturer cette aventure, elle a choisi l’Accor Arena, avec près de 20 000 places vendues en quelques dizaines de minutes.

Quand on prend un peu de recul, le chemin parcouru est assez spectaculaire.

Au commencement, les Vlogs d’août reposaient énormément sur une mécanique de proximité : une jeune femme, sa caméra, ses amis, ses galères, ses journées, ses émotions et finalement une vie suffisamment ordinaire pour permettre au spectateur de se reconnaître en elle. Il pouvait se créer cette sensation extrêmement puissante que Léna aurait presque pu être une amie, une cousine ou cette fille que l’on croise régulièrement dans son groupe de potes.

Dix saisons plus tard, cette même personne évolue dans les Fashion Weeks, fréquente des célébrités, voyage énormément, dirige plusieurs activités et peut mobiliser 20 000 personnes à l’Accor Arena en moins d’une heure.

Ce n’est évidemment pas une faute. C’est même la conséquence parfaitement logique de sa réussite.

Elle a travaillé, construit une marque extrêmement forte, créé plusieurs projets, pris des risques et développé pendant des années une communauté impressionnante. Je trouve d’ailleurs assez étrange de reprocher à quelqu’un d’avoir réussi lorsque cette réussite est précisément le résultat de tout ce que son audience l’a regardée construire pendant des années.

Mais cette évolution crée malgré tout un problème de communication particulièrement intéressant : le personnage reste extrêmement proche de son audience alors que son quotidien, lui, est devenu extraordinaire.

Et c’est précisément à cet endroit qu’une partie du public commence à ressentir une forme de décalage.

Pas nécessairement parce que Léna possède beaucoup d’argent. Les gens savent parfaitement qu’elle a réussi et, pour beaucoup, ils sont même heureux de cette réussite. Le problème apparaît plutôt lorsque certains messages qui fonctionnaient parfaitement à une époque où son quotidien était relativement comparable à celui de son audience prennent aujourd’hui une tout autre signification.

Prenons cette idée que l’on retrouve régulièrement dans son univers : « Il y a toujours une solution. »

Sur le principe, c’est une phrase formidable. Elle encourage à chercher une alternative, à ne pas abandonner devant un obstacle et à faire preuve de créativité lorsqu’un problème se présente.

Mais lorsque certaines des solutions montrées à l’écran nécessitent désormais des sommes que certaines personnes gagnent en plusieurs semaines, le message ne produit évidemment plus exactement le même effet.

À ce moment-là, une partie de l’audience n’entend plus forcément : « Cherche une autre solution. » Elle peut commencer à entendre : « Si tu as suffisamment d’argent, il y aura toujours une solution. »

Et la nuance est énorme.

C’est là, à mon sens, que se trouve la véritable déconnexion. Pas dans le fait de dépenser son argent, de voyager, de privatiser certains lieux ou de profiter des possibilités que sa réussite lui offre. Elle fait absolument ce qu’elle veut de son argent, comme n’importe qui devrait pouvoir le faire.

Le problème apparaît plutôt lorsque l’exceptionnel continue d’être raconté avec les codes de l’ordinaire.

Parce que ce qui était auparavant vécu comme de l’inspiration peut progressivement être perçu comme de l’injonction.

Dire « profitez de votre vie » lorsqu’on montre un quotidien composé de petits plaisirs accessibles peut donner envie au spectateur de sortir, d’appeler un ami, d’aller marcher, de prendre une journée pour lui ou de réaliser un projet qu’il repousse depuis longtemps.

Le même message accompagné de solutions à plusieurs centaines ou milliers d’euros ne produit évidemment pas la même identification.

Et dans le contexte actuel, le contraste devient encore plus visible. Beaucoup de personnes traversent des périodes économiquement compliquées, surveillent leurs dépenses et doivent parfois renoncer à des loisirs extrêmement simples. Forcément, lorsque le quotidien présenté à l’écran s’éloigne de plus en plus du leur, la mécanique d’identification qui faisait historiquement une partie de la force de ces Vlogs commence à se fissurer.

Pour autant, cela ne veut absolument pas dire que Léna devrait commencer à faire semblant.

Et c’est justement là que le sujet devient passionnant.

Parce qu’elle serait tout aussi critiquée si elle essayait soudainement de produire artificiellement une vie « normale » afin de continuer à correspondre à l’image de la jeune femme accessible de ses débuts.

Elle n’est plus dans cette réalité. Pourquoi devrait-elle prétendre le contraire ?

Elle ne va évidemment pas arrêter de voyager, de participer aux Fashion Weeks ou de fréquenter certaines personnes simplement pour maintenir une illusion de proximité avec son audience. Ce serait hypocrite et, surtout, complètement contraire à ce qui fait la force de son contenu depuis le début : documenter sa vie telle qu’elle est.

Le véritable enjeu n’est donc pas nécessairement de changer ce qu’elle montre, mais peut-être de changer la manière dont certaines choses sont racontées.

Parce qu’un storytelling efficace dépend énormément du contexte de celui qui raconte.

Une phrase inspirante ne possède pas exactement le même poids selon qu’elle est prononcée par une étudiante qui cherche à construire sa carrière ou par une entrepreneure multimillionnaire disposant désormais de moyens considérables. Le message peut être identique, mais sa réception change parce que la position de l’émetteur a changé.

Et pourtant, malgré toutes ces critiques et cette impression de déconnexion exprimée par une partie de son audience, il y a quelque chose que je trouve absolument fascinant chez Léna Situations : on regarde toujours.

Les personnes qui l’adorent regardent.

Celles qui commencent à moins se reconnaître en elle regardent encore.

Et parfois, même celles qui la critiquent regardent pour comprendre pourquoi elles ne se reconnaissent justement plus dans ses vidéos. 😂

C’est là que son véritable talent apparaît.

Léna Situations maîtrise extrêmement bien le storytelling.

Elle sait prendre une journée qui, racontée autrement, pourrait être relativement banale et lui donner une structure. Elle crée une introduction, une attente, un problème, un objectif, des personnages secondaires auxquels le spectateur s’attache, des running gags, des moments émotionnels et des ruptures de rythme qui donnent envie de rester jusqu’à la fin.

Elle sait également créer cette petite frustration indispensable à tout bon contenu : celle qui donne envie de regarder l’épisode suivant.

Et à partir de là, les Vlogs d’août ne sont plus vraiment de simples vlogs. Ils ressemblent davantage à un feuilleton dont Léna est devenue le personnage principal, entourée d’un univers, de personnages récurrents et de codes que son audience connaît parfaitement.

À mes yeux, c’est probablement l’une des principales raisons de sa longévité.

Parce que son succès ne repose pas simplement sur le fait qu’elle possède beaucoup d’argent ou qu’elle peut montrer des expériences auxquelles la majorité de son audience n’a pas accès. Si cela suffisait pour construire une communauté, tous les millionnaires possédant une caméra feraient des millions de vues sur YouTube.

Ce n’est évidemment pas le cas.

Ce qui fait regarder, c’est la manière dont l’histoire est racontée.

Cette dernière saison arrive également dans une période particulièrement émotionnelle de sa vie puisqu’elle a récemment confirmé sa séparation avec Seb après plusieurs années de relation. Là encore, je pense qu’il faut être capable de tenir deux idées simultanément sans essayer d’opposer systématiquement privilège financier et souffrance émotionnelle.

Oui, Léna Situations évolue aujourd’hui dans une situation extrêmement privilégiée.

Et oui, elle peut malgré tout traverser une rupture douloureuse, se sentir seule, être perdue ou avoir énormément d’amour à donner sans savoir où le placer.

L’argent résout énormément de problèmes, particulièrement matériels. Il ne supprime pas les émotions humaines.

Je pense donc qu’il est parfaitement possible de dire : « Ton quotidien n’est plus celui de la majorité des personnes qui te regardent », tout en reconnaissant qu’elle possède évidemment le droit de vivre et d’exprimer ses émotions.

Les deux réalités ne s’annulent absolument pas.

Et finalement, je crois que la véritable leçon à tirer de tout cela n’est peut-être même pas destinée à Léna Situations.

Elle est destinée à tous ceux qui la regardent.

Parce que lorsque je vois certaines personnes dire : « Avant, j’adorais ses Vlogs parce que je pouvais m’identifier à elle, mais aujourd’hui sa vie est devenue complètement inaccessible », ma première réaction est presque de leur répondre : très bien, alors racontez la vôtre.

Prenez votre téléphone.

Filmez dix minutes.

Racontez votre appartement, votre voyage, votre projet, votre recherche d’emploi, votre création d’entreprise, votre quotidien de parent, votre lancement complètement raté, votre déménagement, votre premier client ou même cette période où vous essayez simplement de terminer le mois sans exploser votre compte bancaire.

Votre quotidien vous semble probablement parfaitement banal parce que vous le vivez tous les jours.

Mais il ne l’est pas nécessairement pour quelqu’un d’autre.

Et c’est justement ce que les créateurs comme Léna Situations ont prouvé pendant toutes ces années : les gens peuvent être passionnés par la vie d’une autre personne lorsque celle-ci sait la raconter.

Il n’est pas nécessaire de privatiser un parc aquatique, de prendre l’avion toutes les semaines ou d’assister à la Fashion Week pour créer une histoire intéressante.

Aujourd’hui, quelque part sur YouTube, TikTok, Instagram ou dans une newsletter, il y a probablement quelqu’un qui cherche précisément une personne dont le quotidien ressemble davantage au sien.

Une entrepreneure qui démarre avec peu de moyens.

Une femme qui change complètement de vie.

Quelqu’un qui voyage seul.

Une personne qui tente de construire un projet tout en travaillant à côté.

Une mère qui développe son activité pendant que ses enfants dorment.

Un nomade qui essaye simplement de travailler correctement alors que son Wi-Fi vient encore de disparaître.

Toutes ces histoires existent déjà.

Elles ne sont simplement pas encore racontées.

C’est pour cela que, malgré toutes les critiques que l’on peut adresser aujourd’hui aux Vlogs d’août, je pense qu’ils laissent derrière eux une leçon extrêmement importante pour tous ceux qui créent du contenu.

Un bon storytelling n’a jamais eu besoin d’une vie extraordinaire. Il a besoin d’un regard extraordinaire sur une vie.

Et sur ce point-là, que l’on aime ou non Léna Situations, il faut reconnaître qu’elle maîtrise parfaitement son sujet.

À la prochaine escale. 🌸

Leïla

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